ANALYSE  RÉFÉRENTIELLE
ET  ARCHÉOLOGIQUE


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Ennio Floris



Critique  référentielle  et  approche  archéologique  des  textes



À propos de Sous le Christ, Jésus






Magnum Dictionarium latinum et gallicum, de P. Danet, MDCXCI e cherche à soumettre le récit de Marc à une analyse référentielle, pour discerner sa nature, son but et ce à quoi il se rapporte. Le récit vise-t-il à manifester ou à cacher les faits ? Est-il de l’ordre de l’expérience religieuse ou de la théologie ? Dans quelle catégo­rie son référent se laisse-t-il saisir ?

   Depuis que Saussure a compris le langage non plus comme la relation du signe avec la chose, mais du signifiant avec le signifié, la linguistique s’est déterminée comme une science autonome, ne couvrant que la dimension du signe et demeurant tout à fait étrangère au référent. Il n’en reste pas moins que toute parole – dite ou écrite – prise concrètement, se rapporte toujours à la chose qu’elle signifie, puisqu’elle est instrument de communication entre les hommes dans leur relation au monde. Nous cherchons à comprendre la parole en prêtant attention au système de la langue, mais aussi aux principes et aux modèles d’intelligibilité de l’être. Lorsque j’entends : « deux et deux font quatre », je ne me rapporte pas seulement à l’unité combinatoire réalisée par cet énoncé, mais je m’élève aussi vers l’intuition du nombre pour vérifier l’énoncé lui-même par la saisie de la chose. Bref, le processus de compréhen­sion linguistique s’inscrit dans le cadre d’un processus de reconnaissance par la pensée. Or, comment passer du signe à la chose si le premier ne colle pas à la seconde, autrement dit, s’il n’y a pas entre eux des modèles de correspon­dan­ce ? Mais quelle discipline est susceptible de discerner ces modèles, quand la linguistique, par sa démarche, s’est détachée du référent ?

   L’absence de cette discipline est lourde de conséquences pour la critique et elle est même tragique pour l’exégèse néo-testamentaire. Car, alors que le Nouveau Testament prend un sens par sa relation à Jésus de Nazareth, aucune lecture des textes ne parvient à franchir de façon cohérente l’écart existant entre les récits et ce référent. En effet, l’analyse linguistique s’arrête au niveau de la signification, tandis que la critique littéraire ne touche que les formes rhétoriques du discours. Quant à la critique historique, elle parvient, certes, au niveau des sources, mais elle est impuissante à passer du document aux faits. Tout au plus, ceux-ci sont-ils saisis par le bon sens, ce qui oblige cependant à sortir des limites de la méthode. Que dire de l’herméneutique dont le but est d’exploiter les différentes couches du sens, mais par abstraction du contexte et en soumettant le texte à une « réduction thématique » ? Il est très significatif que les critiques les plus honnêtes intellectuellement reconnaissent ne pas pouvoir franchir ce seuil. Ils restent vis-à-vis du texte dans une situation de dissociation gnoséologique puisqu’ils connaissent les mots – et combien ! – mais ignorent les rapports qui les lient aux choses.



Il est dès lors nécessaire d’opérer sur la parole une autre coupure méthodo­logique en vue de constituer une science dont l’objet soit sa « fonction référen­tielle ».

   Bien que cette nouvelle science soit encore à faire, il est néanmoins possible à partir de cette coupure d’en fixer les axes fondamentaux, propres à nous guider dans une pratique critique.

   La linguistique saussurienne se fonde sur le statut du signe, défini comme l’union du signifiant et du signifié. Mais qu’est-ce que le « signifié » ? Pour Saussure, il est le « concept », c’est-à-dire la pensée qui, amorphe à son origi­ne, se détermine dans la mesure où elle devient élément du signe. Pour moi, au contraire, le signifié n’est pas la pensée, mais le rapport d’équivalence du signifiant avec la pensée. Il est donc une « valeur ». Ainsi défini, il est à la fois intérieur et extérieur au signe. Intérieur, dans la mesure où il est un élément formel, extérieur, dans la mesure où il équivaut à la pensée. Mais dire que le signifié équivaut à la pensée, c’est affirmer que deux fonctions se fondent sur le statut du signe : l’une de signification, l’autre de référence.

   Cette conception du signe nous permet de mieux comprendre la structure du récit. En linguistique, on souligne que la dimension du récit est syntagmatique, puisque la parole se constitue par la juxtaposition linéaire des mots. Mais, puis­que ceux-ci ont des valeurs différentes, ils s’ordonnent aussi dans un espace bidimensionnel figuratif. Il en est du récit comme de la mosaïque, qui est com­posée par la juxtaposition de petites pierres constituant une surface : ces pierres possédant des couleurs différentes, s’ordonnent par la combinaison de celles-ci en figures bidimensionnelles, faisant de la surface un tableau. Dans le récit, les mots, bien que juxtaposés, sont choisis selon leur valeur pour constituer des schémas correspondant à l’ordre de la pensée, et donc de la chose.

   Au fur et à mesure que l’on parle ou que l’on écrit pour communiquer un objet de l’expérience, celui-ci force les mots à s’ordonner selon leur valeur en correspondance avec le schéma organisateur qui le constitue précisément com­me objet. De là, l’ordre de la pensée est conforme à l’ordre de la chose. Pour employer une expression de Wittgenstein « la proposition est image (Bild) de la chose ». Dès lors, on pourra passer du récit à sa référence pour savoir s’il s’agit d’un fait ou d’un rêve, d’une personne ou d’un personnage, d’une éla­boration de la raison ou de l’imagination, etc. Cette dimension constitue le champ propre à l’analyse référentielle. Pour retrouver le Jésus de l’histoire, j’ai donc entrepris sur le texte de Marc une analyse référentielle en observant le récit là où il est image de la réalité.

   L’actant de l’évangile de Marc est « Jésus ». Mais quand on cherche à connaître son référent, on se trouve devant une antinomie. En effet, Jésus se présente à la fois comme un personnage mythique (le fils de Dieu) et une personne historique (Jésus de Nazareth). Cette particularité du texte explique l’échec des historiens et des exégètes dans leur recherche historiographique sur Jésus. Ou bien ils aboutissent, avec Strauss, à considérer Jésus comme un per­sonnage mythique ; ou bien, ne voulant pas confondre l’histoire et le mythe, ils affirment, comme Bultmann, que le Jésus historique est inconnaissable.

   J’estime que ces historiens ont mené leurs recherches sur Jésus sans avoir analysé ni le phénomène culturel qui est à l’origine de cette association mythe - histoire, ni le mode selon lequel celle-ci se réalise dans le texte. Or le phéno­mène, c’est le jugement constituant la première confession de foi de l’église « Jésus est le Christ », et correspondant au processus de mythisation de Jésus. Quant au mode d’association, il consiste en un collage d’informations censu­rées sur Jésus provenant des milieux juifs, avec des thèmes christologiques tirés des Écritures et de la catéchèse primitive de l’Église. Jésus se trouve donc dans le texte, mais recouvert par l’image mythique du Christ. Pour le discerner, il faut alors parvenir à le détacher de cette couche mythique. Le texte offre-t-il la possibilité de ce processus de démythisation ?

   Un tel processus a de profondes analogies avec la technique de dépose des fresques. On sait qu’une fresque est une peinture à l’eau, superposée à une « sinopie », croquis tracé sous un enduit avec de la couleur rouge (sinopé). Dans sa forme la plus récente, la dépose de la fresque consiste à séparer la surface picturale de la sinopie. Or l’évangile de Marc est analogue à une fresque : la figure christique de Jésus, présentée par la narration, décalque un croquis de Jésus émanant de documents d’information. Peut-on alors détacher, dans l’Évangile, la surface narrative christique de la sinopie de Jésus ?

   La réponse est affirmative. Marc a utilisé les documents d’information non pas sémantiquement selon leur sens, mais allégoriquement en tant que signi­fiants d’autres signifiés selon le code messianique des Écritures. Prises hors de leur champ sémantique propre, les informations utilisées résistent au sens que le récit veut leur donner, constituant ainsi des apories. Des hiatus apparaissent, ainsi que des incohérences dans l’articulation du sens. C’est par le biais de ces apories qu’il nous est possible de détecter le code qui unit les informations au récit et de procéder au décodage de celui-ci. Une fois le récit décodé, on peut retrouver les signes correspondant à des informations sur Jésus et reconstituer celles-ci (voir le schéma de la reconstitution de l’antitexte).

   Il reste enfin à passer de ces informations aux faits. Dans cette dernière phase de la démarche, on emploiera une méthode plus archéologique qu’histo­rique. En effet, les informations reconstituées sont moins des documents que des indices d’histoire. Pour cerner les faits, il faut donc interpréter ces indices et procéder à des reconstitutions par voie d’analogie et d’hypothèse.

   Mais, quoi qu’il en soit de cette dernière étape, la « dépose » du récit con­duisant à séparer les informations juives sur le Jésus historique de la couche mythique est possible.




Montreuil, 1983




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j80 : 01/06/2015