Les motivations historiques :
Tamar
Tamar était une Cananéenne que
Juda avait donnée pour femme à son
fils, puis, après la mort de celui-ci, à son autre fils,
Onan. Ses enfants étant morts en punition de leurs péchés,
Juda renvoya
Tamar chez son père, en lui promettant de lui donner comme mari son fils
Schèla lorsqu’il serait devenu adulte. Mais quand
Schèla fut parvenu à l’âge d’homme,
Juda ne tint pas sa promesse, car il avait peur que ce troisième fils ne meure lui aussi comme les deux premiers.
Tamar fut donc privée de son droit de lévirat.
Un jour que
Juda passait dans son village, elle s’habilla comme une prostituée et coucha avec lui, puis lui demanda un gage avant de le quitter. Comme elle devint enceinte, Juda la fit appeler pour la faire brûler, selon la loi coutumière.
Tamar montra alors son gage, faisant ainsi savoir publiquement que l’homme avec lequel elle avait couché était
Juda lui-même. Celui-ci dut reconnaître que sa belle-fille était «
plus juste que lui », il ne la condamna pas, même s’il n’eut plus de relations sexuelles avec elle (
Gn 38).
Si, sur la base de la relation entre
Tamar et
Marie que nous présente la généalogie de
Matthieu, nous cherchons à établir un parallèle entre les récits concernant ces deux femmes, nous obtenons le schéma suivant :
TAMAR
Tamar est promise comme femme à Shèla (Gn 38:11)
Tamar est trouvée enceinte et considérée comme une prostituée (Gn 38:24)
Juda décide de la condamner au feu (Gn 38:24)
Tamar avoue qu’elle est enceinte de Juda (Gn 38:25-26)
Juda, considérant que Tamar est plus juste que lui, ne la condamne pas (Gn 38:26)
Juda ne s’approche plus de Tamar pour la connaître (Gn 38:26)
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MARIE
Marie est promise comme femme à Joseph (Mt 1:18)
Marie est trouvée enceinte (Mt 1:18)
Joseph se propose de ne pas traduire Marie en jugement, mais de la renvoyer (Mt 1:19)
L’ange révèle en songe à Joseph que Marie est enceinte par le Saint Esprit (Mt 1:20)
Joseph est un homme juste (Mt 1:19)
Joseph « ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eut enfanté » (Mt 1:25)
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Les deux schémas sont différents en ce que celui de
Tamar est calqué sur le statut du lévirat et celui de
Marie sur le modèle de la naissance virginale. Mais malgré cette différence, leurs points de rencontre sont surprenants. Leur différence de structure empêche en principe toute tentative de d’assimilation de l’un à l’autre, mais il se trouve cependant que le récit de
Matthieu est l’interprétation christologique d’un fait, par le biais du modèle de la naissance du
héros. On peut donc procéder à la mise entre parenthèses de l’interprétation théologique et isoler la trame du fait.
Il convient avant tout de mettre entre parenthèses la virginité de
Marie, car il s’agit d’un postulat messianique. Dès lors on peut penser qu’elle était une jeune femme, ou même une veuve. Ensuite il faut éliminer le songe de
Joseph qui, comme nous l’avons dit (
voir), n’a de contenu que le kérygme de foi concernant la naissance du
Christ. Le quatrième item du schéma de
Marie étant alors vide, rien ne s’oppose plus à ce que ce schéma soit assimilé à celui de
Tamar, et même complété par celui-ci puisqu’il décalque la même trame. Il reste seulement à savoir si la grossesse de
Marie peut être expliquée par celle de
Tamar.
Lorsque nous analysons le comportement de
Joseph (
voir), nous concluons qu’il devient compréhensible – entre autres – si l’on suppose que
Marie s’est unie volontairement à un homme pour se faire justice elle-même contre une injustice que lui faisait subir son mari ou son beau-père. C’est le cas de
Tamar, qui a voulu satisfaire son droit de rachat en s’unissant à
son beau-père parce que celui-ci refusait de lui donner
son fils pour mari.
Marie a pu se comporter de la même façon. En effet le texte suppose que, comme
Tamar, elle habitait la maison de son père et était une épouse promise ; de plus, il donne à penser que
Joseph, dans sa décision de ne pas la traduire en jugement, a été juste à son égard, comme le fut
Juda à l’endroit de
Tamar en ne la condamnant pas au feu. De plus
Joseph n’a pas connu
Marie, comme
Juda n’a plus connu
Tamar.
La mise en parallèle de
Marie et de
Tamar révèle donc un arrière-plan beaucoup plus riche et complexe qu’on n’aurait pu le penser à première lecture. Selon cet arrière-plan, il est légitime de penser que
Marie a été une femme révoltée contre le pouvoir des hommes qui faisaient fi de son droit. Dès lors, elle a agi en prostituée et en adultère, peut-être même commit-elle un inceste.